L’insoutenable productivité du travail

Si la productivité a permis l’existence d’un compromis social, sa chute structurelle impose de définir un nouveau contrat social.

Le compromis social

D’après Mireille Bruyère, membre des Economistes Atterrés, la productivité[1] a constitué pendant longtemps le pilier de l’économie et la base d’un compromis entre le capital – les moyens de production – et le travail s’articulant autour du salariat. A mesure que le travail devenait plus productif, les salariés obtenaient des augmentations de salaire, des droits et des protections sociales supplémentaires.

Pour maintenir cet équilibre et créer de l’emploi, la croissance – créatrice d’emplois – devait être supérieure aux gains de productivité – destructeurs d’emplois. Or, aujourd’hui, nous observons une réduction structurelle des gains de productivité dans les économies de l’OCDE.

Mireille Bruyère estime que nous sommes arrivés au bout de cette logique « gagnants-gagnants »: croissance en panne, conditions de travail dégradées, chômage en hausse… La rationalisation atteint ses limites et les gains de productivité deviennent rares, si ce n’est impossibles. Son diagnostic est sans appel: nous sommes devenus « malades de la productivité ».

Malades de productivité

L’absence de gains de productivité, signifie la disparition du compromis social et le passage d’une logique de production et d’investissement, à un objectif de toute puissance et d’accumulation exponentielle du capital.

Ces limites entraînent le développement d’une financiarisation dénuée de tout projet de société. Le capital cherche la liquidité et la rentabilité à tout prix, conduisant un mouvement de concentration industrielle gigantesque. Même au sein des entreprises, la rentabilité est suivie et comparée entre les différentes « Business Units ».

La chercheure suggère de réfléchir aux institutions que nous souhaitons mettre en place pour servir un projet de société, plutôt que de s’adapter en permanence au fonctionnement d’institutions inefficaces qui font exploser les protections sociales. Cet état de fait se caractérise par la flexibilisation de l’emploi sous toutes ses formes (salarié ou indépendant), de  l’emploi et par l’augmentation des inégalités. Les chercheurs observent une « duplication du marché du travail », entre d’une part des insiders mondialisés, formés et d’autre part les outsiders, qui sont précarisés et peu qualifiés.

Elle dénonce la course au moins-disant social dans une société libérale mondialisée où chaque protection devient un désavantage compétitif par rapport au concurrent.

Les illusions

La nouvelle théorie de la connaissance nous ferait croire, à « la possibilité de nouveaux gisements de productivité dans le cerveau humain ».

Or l’autonomisation et l’individualisation du travail mettent en concurrence les travailleurs dont la performance est évaluée de manière individuelle et chiffrée, ce qui créé des risques psychosociaux et « réduit les capacités collectives de résistance ». Il s’agit donc de dépasser la recherche de productivité qui isole les individus et augmente les inégalités.

De manière provocatrice, Mireille Bruyère préconise de réduire les gains de productivité dans une approche de « sobriété économique » qui nous permettra de revaloriser le lien social, en dehors du travail et de produire des biens durables. Elle pose dès lors la question de « la mesure de la valeur économique » et de la création de richesse. Le Revenu universel pourrait constituer un bon exemple de valorisation économique d’un travail social, citoyen, artistique qui n’entre pas dans une logique de croissance et de productivité.

Il est essentiel de remettre en question la recherche aveugle de productivité, décorrélée de tout projet de société et d’innover, afin de recréer un nouvel équilibre social qui bénéficie à tous. Sans pour autant adopter une vision négative du progrès. Si la digitalisation a des limites (individualisation et flexibilisation du travail) elle a un potentiel extraordinaire, en ce qu’elle garantit un meilleur accès à l’information, au partage de la connaissance et au progrès… Se réformer tout en adaptant le contrat social, voilà l’enjeu des prochaines années !

 

Edouard

[1] La productivité se définit comme le rapport entre la production (mesurée en volume ou en valeur économique) et la quantité de travail dépensée pour la produire »

Source d’inspiration : Mireille Bruyère, 2018