L’insoutenable productivité du travail

Par Mireille Bruyère, 2018

Si la productivité a permis l’existence d’un compromis social, sa chute structurelle impose de définir un nouveau contrat social.

Le compromis social

La théorie centrale de l’auteure est que la productivité[1] a constitué pendant longtemps le pilier de l’économie et la base d’un compromis entre le capital – les moyens de production – et le travail s’articulant autour du salariat. A mesure que le travail devenait plus productif, les salariés obtenaient des augmentations de salaire, des droits et des protections sociales.

Pour maintenir cet équilibre et créer de l’emploi, la croissance – créateur d’emploi – devait être supérieure aux gains de productivité – destructeur d’emploi. Or, aujourd’hui, on observe l’existence d’une croissance sans gains de productivité: il y a donc moins de création d’emplois et plus de richesses concentrées entre les mains du capital.

Mireille Bruyère estime que nous sommes arrivés au bout de cette logique « gagnants-gagnants »: croissance en panne, conditions de travail dégradées, chômage en hausse… La rationalisation atteint ses limites et les gains de productivité deviennent rares, si ce n’est impossibles. Son diagnostic est sans appel: nous sommes devenus « malades de la productivité ».

Malades de productivité

L’absence de gains de productivité, signifie la disparition du compromis social et le passage d’une logique de production et d’investissement à un objectif de toute puissance et d’accumulation exponentielle du capital.

Ces limites entraînent le développement d’une financiarisation dénuée de toute projet de société. Le capital cherche la liquidité et la rentabilité à tout prix, conduisant un mouvement de concentration industriel gigantesque. Même au sein des entreprises, la rentabilité est suivie et comparée entre les différentes « Business Units ».

L’auteure suggère de réfléchir aux institutions que nous souhaitons mettre en place pour servir un projet de société, plutôt que de s’adapter en permanence au fonctionnement d’institutions inefficaces qui font exploser les protections sociales: flexibilité des travailleurs et de l’emploi, augmentation des inégalités, « duplication du marché du travail » entre les insiders qui sont mondialisés, formés et les outsiders qui sont précarisés et peu qualifiés.

Elle dénonce la course au moins-disant social dans une société libérale mondialisée où chaque protection devient un désavantage compétitif par rapport au concurrent.

Les illusions

La nouvelle théorie de la connaissance nous ferait croire, à tort selon l’auteure, à « la possibilité de nouveaux gisements de productivité dans le cerveau humain ».

Pour Mireille Bruyère, l’autonomisation et l’individualisation du travail mettent en concurrence les travailleurs dont la performance est évaluée de manière individuelle et chiffrée, ce qui créé des risques psychosociaux et « réduit les capacités collectives de résistance ». Elle recommande donc de dépasser la recherche de productivité qui isole les individus et augmente les inégalités.

De manière provocatrice, elle préconise de réduire les gains de productivité dans une approche de « sobriété économique » qui nous permettra de revaloriser le lien social en dehors du travail et de produire des biens durables.

L’auteure pose dès lors la question de « la mesure de la valeur économique » et de la création de richesse. Le Revenu universel pourrait constituer un bon exemple de valorisation économique d’un travail social, citoyen, artistique qui n’entre pas dans une logique de croissance et de productivité.

A travers cette histoire économique de la productivité, l’auteure nous met en garde contre la recherche aveugle de productivité, décorrélée de tout projet de société. Elle assume son approche analytique critique davantage que constructive. C’est sur ce dernier point qu’il nous semble important d’innover, afin de recréer un équilibre social nouveau qui bénéficie à tous. Toutefois à la lecture de cet ouvrage, nous sommes frappés par la vision négative du progrès qu’a l’auteure. Seules les limites de la digitalisation sont en effet soulignées : créatrice de pollution, facteur d’individualisation et de flexibilisation du travail. A aucun moment Mireille Bruyère ne cherche à en saisir le potentiel positif: meilleure accès à l’information, partage à la connaissance, source de progrès (intelligence artificielle)… Un regret qui n’efface pas la qualité de l’analyse, mais rend compliqué sa mise en pratique.

 

Edouard

[1] La productivité se définit comme le rapport entre la production (mesurée en volume ou en valeur économique) et la quantité de travail dépensée pour la produire »